Heberger image

 

Dimanche 18 Mars à 20h45


Cinéma Utopia
5 Place Camille Jullian, Bordeaux
Tarif : 6,50 euros ou ticket d'abonnement Utopia

LETTRES D'UN HOMME MORT


(Pisma Mertvogo Tcheloveka)
Un film de Konstantin Lopouchanski
URSS, 1986, couleur, 1h27, VOSTF

Scénario : Alexeï Guerman, Boris Strougatski
Avec Rolan Bykov, Vera Maïorova-Zemskaïa, Viktor Mikhaïlov...

Grand prix au Festival de Manheim, 1986
Prix du meilleur premier film au festival de Moscou, 1987
Projection 35mm

À la suite d’un cataclysme nucléaire qui a totalement dévasté la Terre, un petit groupe de rescapés, réfugiés dans le sous-sol d'un musée, tente de survivre au jour le jour et de maintenir un semblant de société malgré leur destin irrévocable. Parmi eux, un scientifique, lauréat du prix Nobel, écrit des lettres à son fils qu'il espère en vie, livrant sous forme de journal intime ses réflexions sur la folie qui a conduit à la tragédie. À la surface, d’autres survivants errent dans les décombres balayés par les vents radioactifs, en quête de nourriture et de médicaments, objets d’un âpre marché noir.

Évoquant dans son magistral ouvrage DE LA DESTRUCTION COMME ÉLÉMENT DE L’HISTOIRE NATURELLE les raids massifs sur les populations civiles à la fin de la Seconde Guerre Mondiale et l’anéantissement d’Hiroshima et Nagasaki, l’écrivain W.G. Sebald rappelle le principe fondamental de toute guerre, encore tristement à l’œuvre de nos jours : l'annihilation aussi complète que possible de l'ennemi, de ses habitations, de son histoire, de son environnement naturel. Le premier long métrage du réalisateur ukrainien Konstantin Lopouchanski, est hanté par ces catastrophes passées, et celles à venir.
Élève d’Andreï Tarkovski à Leningrad et assistant de production sur STALKER (1979), Lopouchanski s’est imposé dans le cinéma Russe comme l’un de ses disciples les plus prometteurs, revendiquant l’influence du Maître dans la poursuite de son travail réflexif, dans la composition méticuleuse de ses plans, de par le traitement photochimique de l’image rendue intemporelle, et jusque dans la collaboration avec Boris Strougatski au scénario (rappelons que les frères Boris & Arcadi Strougatski, éminents écrivains de science-fiction, sont les auteurs de PIQUE NIQUE AU BORD DU CHEMIN dont STALKER est l’adaptation). Achevant son film peu de temps avant l’accident de Tchernobyl, il lui confère une dimension prophétique où l’effondrement du système soviétique n’est plus une simple métaphore mais un événement historique bien réel.
Ce récit post-apocalyptique oscillant entre un réalisme glaçant et des visions dantesques lavées de leurs couleurs, comme irradiées, est une expérience éprouvante mais inoubliable. La « zone » dépeinte par Tarkovski n’est plus ce territoire de révélation métaphysique. Elle n’est plus ici qu’un champ de ruines parsemé de cadavres, conséquence d’un assaut nucléaire que LA BOMBE de Peter Watkins et THREADS de Mick Jackson avaient déjà méthodiquement décrit sous un angle quasi documentaire. La lumière vacillante d’une ampoule péniblement alimentée par une dynamo, éclairant un groupe humain qui médite sur son extinction prochaine au milieu de fragments archéologiques, semble marquer le crépuscule de la civilisation. Avec une austérité de moyens, le réalisateur parvient à restituer l’ampleur du cataclysme en recentrant son récit dans le huis clos oppressant d’un bunker et sur l’angoisse existentielle de ses personnages, autour desquels règne une dévastation rarement vue sur un écran de cinéma.
Le pessimisme de Lopouchanski, dont la plupart des films relatent l’angoisse d'une apocalypse nucléaire, est tempéré par la perspective d’un renouveau possible, dans la grande tradition dostoïevskienne. Une fragile lueur d’espoir, incarnée par quelques enfants qui ont échappé à la barbarie. En dépit de la réalité de la destruction totale qui échappe à la compréhension tant elle parait hors norme, persévérer reste le moyen « le plus naturel et le plus sûr de raison garder ».

LETTRES D’UN HOMME MORT est une référence dans le cinéma de « science-fiction » soviétique. Son influence est patente sur nombre de films inspirés par la catastrophe de Tchernobyl, depuis DECAY de Mikhail Belikov en passant par le mouvement Nécroréaliste d’Yevgeny Yufit jusqu’au très attendu LUXEMBOURG de Miroslav Slaboshpytsky.

Film annonce
_______________________________________________________________________________

ÉGALEMENT :
SAMEDI 17 MARS À 16H30 —
AUDITORIUM JEAN-JACQUES BEL, BIBLIOTHÈQUE MÉRIADECK

LA SF SOVIÉTIQUE : ENTRE RÊVES UTOPIQUES ET CAUCHEMARS TOTALITAIRES
conférence de NATACHA VAS-DEYRES — spécialiste des littératures de l'imaginaire.
— entrée libre.

La science-fiction soviétique est méconnue, alors qu’elle a produit des chefs-d’œuvre tant littéraires que cinématographiques. Puisant ses origines dans la très riche tradition du fantastique russe et dans l’utopie, elle connut un âge d’or dans les années 20 mais elle ne pouvait survivre que sous des formes édulcorées pendant les années de la dictature stalinienne. Profitant cependant du « dégel » du régime communiste dans les années 60, échappant aux diverses formes de la censure, la science-fiction russe connaît dès lors une formidable inventivité artistique, audacieuse et libre jusque dans la période contemporaine.

NATACHA VAS-DEYRES, agrégée de Lettres modernes, docteur en littérature française, francophone et comparée, spécialiste de la science-fiction littéraire et cinématographique. Enseignante et chercheur à l’Université Bordeaux Montaigne, elle est l’auteur de Ces Français qui ont écrit demain. Utopie, anticipation et science-fiction au XXème siècle qui a obtenu le Grand Prix de l’imaginaire en 2013. Elle a fondé la collection « SF Incognita » aux Presses Universitaires de Bordeaux.

""